mer. Fév 1st, 2023

REPRÉSENTATIVITÉ DES FEMMES DANS LES INSTANCES DE DÉCISION À PARAKOU : Pas d’argent, pas de positionnement

La présence des femmes en politique n’est pas toujours liée à leur engagement personnel. L’autonomie financière reste un déterminant indispensable pour siéger dans les instances décisionnelles.
Sans argent, pas de bonne place en politique. C’est du moins ce qu’on peut affirmer aujourd’hui au Bénin dans certaines formations politiques. Le positionnement des militants sur la liste électorale exige un minimum d’autonomisation financière. Un champ délicat pour la femme engagée sur le chantier politique. Représentant 51,2% de la population béninoise selon les résultats du quatrième recensement Général de la Population et de l’Habitation en 2013, elles sont toujours minoritaires au sein des grandes institutions de prise de décisions. En effet, sur les 1815 élus locaux que compte le pays, seulement 70 femmes sont élues conseillères et quatre ont pu sortir la tête en tant que maire dans les 77 communes du Bénin, à l’issue des élections communales de mai 2020. Huit femmes sont élues députés à l’issue des élections législatives de 2019 sur les quatre-vingt-trois (83) députés que compte le parlement béninois. Au sein du gouvernement, on dénombre cinq femmes sur les 23 Ministres depuis le 21 mai 2021. Tous ces résultats témoignent encore de la faible représentativité des femmes au sein des grandes institutions de prise de décision au Bénin. Si au gouvernement, il s’agit d’une nomination, pour les élections, le positionnement de la femme est à la base de ce faible taux de représentativité. Plusieurs raisons peuvent expliquer le faible pourcentage de femmes dans les instances politique au Bénin. Parmi celles-ci, le manque de moyens financier.
Parakou, deuxième commune à statut particulier du Bénin, sur ses 255,478 habitants (RGPH4 de 2013) où les femmes représentent les 50%, seulement 4 femmes sont présentes dans le conseil communal au terme des élections comptant pour la deuxième mandature (2008 à 2015) sur 25 conseillers. L’effectif féminin n’a pas changé entre 2015-2020. En 2022, malgré le fait que l’effectif des conseillers soit passé à 31, on note 4 femmes contre 27 hommes.
Le nerf de la guerre
L’argent est la racine de toute action en politique au Bénin. Que ce soit le positionnement, les actions de terrain, la capacité financière est indispensable. Dans un témoignage, Dame Nadia Okoumassou relate « J’ai été chez notre grande sœur « Anan payé djinwê » (dit-elle sans citer de nom ndlr) et je lui ai exposé notre projet. J’ai demandé son soutien financier et sa présence sur le terrain. Elle m’a répondu : Nadia, c’est une bonne initiative mais j’ai quelque chose à te dire : quand on est pauvre, on ne fait pas la politique. Donc, elle me demande d’aller chercher de l’argent d’abord ». Cela témoigne aisément le fait que la femme qui n’a pas une autonomie financière n’a pas sa place en politique. En effet, l’article 97 de la loi 2019-43 portant code électoral défini le coût de campagne qu’un candidat ne doit excéder. Ainsi, le code limite à 1,5 millions pour les élections communales et à 30 millions pour les élections législatives. Ces coûts fixés par la loi semblent une utopie dans la pratique sur le terrain. Philomène Bakpon (nom d’emprunt) plusieurs fois candidate explique « Le minimum à dépenser pour prétendre faire une campagne électorale est 30 millions. Il arrive parfois, vous dépensez deux voire trois fois ce montant. Ça fait partie des exigences de terrain ». « Si tu n’as pas suffisamment d’argent, il vaut mieux renoncer à l’ambition d’être candidat », conseille celle-ci. Hadizatou Arouna souligne que « La population et même les parties politiques résument le combat à la force financière qu’à un acteur politique à faire des actions sociales vis-à-vis de ses administrés ». C’est donc les réalités indéniables auxquelles sont confrontées les politiques. Bien qu’étant’ acteurs politiques, Hadizatou Arouna pense que « les femmes n’arrivent pas à suivre le rythme de la commercialisation politique ». Ainsi, la conseillère politique souligne que « la majorité de femmes ne sont pas des travailleurs, alors que la société résume la vie politique à l’action sociale ». Ces difficultés à répondre financièrement aux exigences du terrain, jouent sur le choix de la femme. C’est ce que confirme Hadizatou Arouna en déplorant le fait que « pour des problèmes de manque d’autonomisation économique, la femme n’a pas droit de cité en politique ». Elle sera soutenue par son ainée dans le conseil communal de Parakou, Mèmouna Baboni Sinimbou. Cette dernière pense que « la commercialisation politique à laquelle les femmes ne peuvent s’adonner du fait de manque de moyens financiers est la cause de leur faible représentativité au sein des conseils communaux ». « C’est un cercle vicieux », laisse-t-elle entendre. L’autonomie financière reste donc indéniable pour tout acteur politique. Philomène Bakpon pense que « la participation à une élection se prépare au moins pendant deux années. Il faut se lever tôt et mobiliser les ressources puisque sur le terrain, la population ne veut savoir si c’est une femme ou un homme. C’est plutôt l’argent qui les motive à te suivre ». Hadizatou Arouna dira pour ce fait que « L’émergence des femmes en politique n’est pas pour tout de suite, puisque les hommes sont capables d’aller négocier et trouver un peu de financement pour venir faire leur campagne, et occuper le terrain politique. Une facilité que la femme n’a pas pour des raisons de regard sociale ». Mèmouna Baboni Sinimbou n’en dira pas moins puisque selon elle, « l’apport en matière de financement est une exigence des partis politiques et forcément ça ne peut pas être la femme ». Bien que l’autonomisation financière soit le blocage des femmes, d’autres raisons expliquent leur absence en tête d’affiche.
Autres raisons de la faible visibilité des femmes en politique
« L’analphabétisme (34% selon le RGPH-4, la commune de Parakou) est aussi un facteur non négligeable qui explique la faible représentativité des femmes dans l’arène politique au Bénin. Nous assistons encore en ce 21ème siècle à des préjugés sur des femmes qui décide s’engager en politique », fait remarquer Mèmouna Baboni Sinimbou. « C’est pratiquement les mêmes personnes qu’on retrouve depuis plus de 25 ans dans le conseil municipal de Parakou du côté des femmes ». « Il n’y a pas d’éléments motivateurs permettant aux autres femmes de vouloir faire les mêmes choses que nous » s’indigne-t-elle dans son propos. Sotima Tchantipo, docteur en sociologie à l’Université de Parakou, dira « on pense qu’elles sont gargarisées ou même libéralisées, le coté social également du fait de l’indisponibilité de certaines femmes pour des obligations conjugales ». Hadizatou Arouna fait savoir que « des hommes sont disponibles à injecter de l’argent pour aider les femmes politiques, mais si elles s’y engagent, on dira qu’elles sortent avec le monsieur ». Ce qui montre le regard de la société vis-à-vis de la femme. L’autre difficulté que rencontrent les femmes, selon dame Sinimbou. Kadidjatou Djegga Démon ancienne maire de la commune de Kalalé, « c’est ce que cachent les coulisses de la politique dans le conseil communal. Et pour avoir vécu, je peux vous dire que ce n’est pas facile. Des coups bas se font au sein du conseil, la minorité des femmes en politique pour accompagner les décisions fait que notre voix ne porte pas » s’indigne-t-elle.
Conséquence de la quasi absence des femmes en politique
La faible représentativité des femmes en politique pose le problème de la non prise en compte des sujets qui les concerne directement. « La minorité des femmes dans les conseils communaux crée un blocage pour résoudre le problème des femmes », se désole Kadidjatou Djegga Démon ancienne maire de la commune de Kalalé, Présidente de l’Union des Femmes Elues des Département de l’Atacora, de l’Alibori, du Borgou, des Collines et de la Donga (UFED2ABCD). « Lorsqu’il faut faire des investissements qui vont directement à l’endroit des femmes dans certaines localités, il faut passer par des acrobaties et négocier avec des hommes qui vont soutenir le projet avant même la session pour que nos besoins puissent passer », rapporte cette dernière. Aussi, ajoute-t-elle « parfois si c’est une femme dans le conseil qui fait des propositions, et que la mairie tarde à se décider puis un homme politique de son propre chef avec ses moyens décide de réaliser le projet, l’effort de la femme n’est plus apprécié mais, plutôt les dépenses du charitable volontaire. » Ceci explique aisément que « la faible présence des femmes dans le conseil, fait qu’on ne perçoit la pertinence de leurs demandes, voir même leurs urgences pour la communautté », ajoute l’ancienne maire de Kalalé.
Mèmouna Baboni Sinimbou fait remarquer en ce qui concerne le vote du code électoral avec le nouveau système partisan « pour qu’on puisse avoir au moins une femme par circonscription électoral, vous pensez que les huit femmes ont pu influencer ce vote ? Etant donné qu’on a 83 députés, si les hommes ont vraiment voulu être équitables dans l’autre mandature, ils allaient accepter que ça soit des 83 députés qu’on dégage les 24 femmes. C’est ce que nous recherchons. Mais non, ils ont ajouté les 24 aux 83, ils ont toujours gardé leurs place » expose Mèmouna Baboni Sinimbou. L’expert politique, Céphise Béo Aguiar comprend et reconnait le problème « en parlant d’égalité cela donne l’impression de conflit entre genre de sexe opposé. Or le concept de complémentarité permettrait de mobiliser le soutient autant des hommes que des femmes ».
Le bout du tunnel n’est plus loin
La loi N° 2019-43 du 15 novembre 2019 portant code électoral a permis de faire un grand pas. Dans ses articles 144 et 145, le nombre de députés passe de 83 à 109 avec 24 femmes dont une femme obligatoire par circonscription électoral. « C’est déjà heureux de savoir au moins que pour une première fois, on aura 24 femmes à l’Assemblée », se réjouit la conseillère communale de Parakou Mèmouna Baboni Sinimbou. Elle confie qu’il y a évolution à certains niveaux. « Dans mon parti par exemple, il est dit dans les structures que les femmes occuperont les 30% et les jeunes 30% ». Aujourd’hui, nous avons identifié des filles qui désirent faire la politique. 134 femmes sont recrutées au niveau national. Nous avons aussi pensé à la création d’une école politique », informe Kadidjatou Djegga Démon. « Le travail, c’est au niveau des partis politiques. Il faut trouver le moyen d’amener les partis politiques à faire la promotion des femmes sur les listes et autres », propose Hadizatou Arouna qui ajoute que « le chef de l’Etat doit aussi veiller à décourager le clientélisme politique. Il faut que les hommes puissent faire confiance aux femmes qui veulent se battre. Qu’ils laissent l’opportunité aux femmes de montrer de quoi elles sont capables en politique », poursuit-elle. Aux femmes, elle lance ce message « lorsqu’elles ont la chance d’être à un poste, elles doivent travailler et forcer l’admiration ». Céphise Béo Aguiar pense que « en promouvant le nécessaire et l’indispensable complémentarité entre et les femmes, le secteur de la vie politique en sera impacté positivement autant que les autres secteurs ».

Nawal AKOBI

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