CHRONIQUE: L’écran de la discorde
Pour beaucoup, c’est le rendez-vous sacré de la fin de journée. Un shot d’adrénaline romantique qui balaie l’ennui et panse les plaies d’une routine monotone. Mais derrière le vernis chatoyant des télénovelas et autres fictions à rallonge, se cache une réalité bien plus sombre. Pour l’observateur averti, ces récits fragmentés ne sont pas de simples divertissements : ils sont un cheval de Troie au cœur de nos foyers.
Le mécanisme est diabolique d’efficacité. Le feuilleton ne se contente pas de raconter une histoire ; il la saucissonne, étirant l’intrigue sur des centaines de volets pour mieux ferrer son public. Cette dépendance, loin d’être anodine, agit comme une véritable gangrène sur le tissu familial.
Dans les foyers de l’Alibori comme ailleurs, le constat est amer. On ne compte plus les maris « orphelins » de l’attention de leurs épouses, ces dernières étant hypnotisées par les tourments d’héroïnes lointaines. Un témoignage recueilli lors d’une enquête locale donne froid dans le dos : « Mon épouse me parle à peine, elle n’a plus de temps ni pour moi, ni pour les enfants », confiait un mari délaissé. Résultat ? Une fuite vers ce qu’on appelle ici le « deuxième bureau », et au bout du tunnel, le naufrage d’un mariage qui était pourtant paisible. Le feuilleton n’est plus un loisir, il devient un briseur de ménages.
Au-delà de la crise conjugale, c’est une hémorragie de temps qui frappe nos nations. Cette addiction télévisuelle transforme des citoyens actifs en spectateurs passifs, scotchés à l’écran pendant que les priorités du monde réel s’effondrent. C’est un manque à gagner colossal pour l’économie familiale et, par extension, pour le développement du pays. À force de vivre par procuration la vie de personnages fictifs, on finit par oublier de construire la sienne.
Le danger est aussi insidieux que culturel. En abreuvant les masses de clichés stéréotypés et de représentations sociales biaisées, ces productions renforcent les préjugés et stigmatisent des pans entiers de la société. Pire encore, elles dictent de nouveaux codes de conduite aux plus jeunes.
Entre apologie de la violence gratuite et normalisation des relations toxiques, le petit écran devient un éducateur de l’ombre, souvent bien plus influent que l’école ou les parents. Les jeunes, éponges émotionnelles, miment ces comportements, transposant dans nos rues les névroses et la brutalité des scénarios qu’ils consomment sans modération.
Par Franck LOKOSSOU
