CARREFOURS DE PARAKOU ENTRE SPIRITUELS ET ENJEUX DE SANTÉ PUBLIQUE: Le débat refait surface et s’intensifie
Chaque jour, aux grands carrefours des villes béninoises, et plus particulièrement à Parakou, un spectacle interpelle les passants : des restes de rituels jonchent le sol. Pagnes, volailles sacrifiées, bouteilles et liquides mystérieux, colas ou encore du sucre font désormais partie du décor urbain. Si pour certains, ces dépôts représentent une protection spirituelle indispensable, pour d’autres, ils constituent un véritable risque sanitaire et sécuritaire.
Face à la résurgence de ces pratiques, la rédaction de Benin Best News est allée à la rencontre d’un prêtre du Fâ et d’un fidèle chrétien afin d’évaluer l’impact de ce phénomène sur la population.
La logique spirituelle : « Le Fâ exige ces lieux ». Pour Dadjo Koffi, dit Hounon Tôffon, prêtre du Fâ, le choix des intersections routières ne doit rien au hasard. Il répond à une cartographie invisible mais rigoureuse : « Le sacrifice dans les carrefours est une source de bonheur. Celui qui n’a pas de problème ne peut pas connaître le monde. Ces offrandes sont destinées aux esprits ; elles permettent le retour des énergies ou l’annulation des sorts. Et c’est le Fâ lui-même qui exige ces lieux. »
Se voulant rassurant quant aux risques pour les usagers de la route, le chef spirituel précise : « Le sacrifice n’est pas fait pour nuire à autrui. Si tu fais ton sacrifice, c’est pour ton propre salut. Les difficultés que tu es venu déposer repartent directement chez les esprits. »
Il reconnaît toutefois une exception de taille concernant les rituels nocturnes : « On dit que si quelqu’un prend un bain rituel la nuit et que tu marches dans cette eau, il faut te rapprocher de lui pour la toucher, sinon l’esprit va te suivre. C’est une réalité. Une chose est sûre : la nuit, les carrefours appartiennent aux esprits. Si tu t’y aventures à des heures indues, tu t’attends à tout. N’accusons donc pas les praticiens. Les carrefours ne sont pas des endroits simples ; ce sont des lieux à éviter, surtout la nuit. »
Un avis que ne partage pas Sylvain Kpatchia, chrétien et agent de sécurité. Pour lui, l’impact sur les citoyens est bien réel, tant sur le plan spirituel que physique : « Ces choses déversées sur la voie publique ont des répercussions immédiates. Si vous traversez un carrefour alors que votre « sang n’est pas solide » (votre foi ou votre énergie est faible), vous ramassez toutes les charges négatives qui ont été versées, en particulier lorsqu’il s’agit de bains de désenvoûtement. »
Au-delà des croyances, l’agent de sécurité pointe du doigt les conséquences concrètes sur la gestion de la cité : « Ces pratiques ternissent l’image de notre ville et compliquent considérablement le travail des agents de salubrité. Tout le monde n’est pas adorateur du Vodoun, et le Bénin est un État laïc. Pour ne pas gêner les autres, il faut sensibiliser les adeptes et les inviter à faire ces sacrifices loin des centres urbains. C’est ainsi que nous pourrons garantir la propreté de la ville et assurer la santé de tous. »
De la confrontation de ces deux visions, trois problématiques majeures émergent pour la communauté :
Risque sanitaire : Les flaques de sang, les liquides stagnants et les cadavres d’animaux en décomposition attirent mouches, rats et bactéries. Cela crée un foyer de contamination direct pour les riverains, notamment les enfants et les vendeurs ambulants.
Risque d’accident : Alors que le prêtre Fâ conseille d’éviter les carrefours la nuit, c’est précisément le moment où circulent de nombreux conducteurs de zémidjans et travailleurs nocturnes. L’huile de palme déversée, les œufs cassés et les débris de poterie rendent la chaussée extrêmement glissante et dangereuse.
Tensions sociales : L’espace public appartient à tous. Lorsque les carrefours deviennent insalubres sous l’effet de pratiques religieuses, cela crée des frictions au sein d’une population plurielle qui doit cohabiter au quotidien.
Le prêtre Fâ évoque le salut et la tradition ; l’agent de sécurité invoque la santé publique et la laïcité. Si leurs avis divergent, tous deux s’accordent sur un point : le carrefour est un lieu chargé de puissance qui ne laisse personne indifférent.
Le défi majeur pour les autorités municipales de Parakou et, plus largement, pour le Bénin, reste de concilier la liberté de culte constitutionnellement garantie avec le droit des citoyens à un espace public sain et sécurisé. La mise en place de campagnes de sensibilisation, l’aménagement de sites dédiés hors des centres-villes et un service de nettoyage urbain plus réactif apparaissent aujourd’hui comme des pistes incontournables pour que foi et civisme cohabitent harmonieusement.
✍️ Christian AKPAPKA & Prospère CAKPO (Stgs)
